Emploi en IA cherche formation compatible

Formation Recherche

Les formations en IA répondent en apparence aux attentes des entreprises. Pourtant, les compétences des profils formés ne correspondent pas toujours à celles recherchées dans les offres d’emploi. Daniel Lang, chercheur à IMT-BS, a comparé les attentes des entreprises et les compétences proposées par les formations afin de comprendre pourquoi cette adéquation reste parfois difficile.

Cet article est republié à partir du site I’MTech : lire l’article original

Sur le papier, les formations en intelligence artificielle semblent avoir tous les atouts pour séduire les entreprises. Pourtant, les profils formés ne correspondent pas toujours aux compétences attendues dans les offres d’emploi. Chercheur à Institut Mines-Télécom Business School, Daniel Lang a confronté les critères affichés de part et d’autre pour comprendre pourquoi la rencontre ne va pas toujours de soi.

  • Les softs skills sont moins mises en avant dans les plaquettes de formation que dans les offres d’emploi.
  • Un choix volontaire pour attirer les étudiants, plus désireux de développer des compétences techniques.
  • L’apprentissage d’outils opérationnels devraient également être plus valorisé.

En 2025, PwC a passé au crible près d’un milliard d’offres d’emploi publiées sur six continents. Son constat donne la mesure du défi posé aux établissements de formation : dans les métiers les plus exposés à l’intelligence artificielle, les compétences recherchées par les employeurs évoluent 66 % plus vite que dans les métiers les moins concernés. Face à cette accélération, les écoles d’ingénieurs et universités préparent-elles vraiment leurs étudiants et étudiantes aux métiers que le marché réclame ?

Une première étude menée en 2021 par Lamiae Benhayoun et Daniel Lang, chercheuse et chercheur à Institut Mines-Télécom Business School (IMT-BS), avait déjà mis en évidence des écarts entre les brochures des écoles françaises et les offres d’emploi en IA, notamment sur les outils, les certifications et certaines compétences interdisciplinaires. Depuis, Daniel Lang a transformé ce premier état des lieux en une comparaison suivie. Initialement centrée sur les établissements français, l’analyse s’est étendue à l’international, avant d’intégrer cette année une comparaison directe entre les cursus proposés en France et à l’étranger.

Cette nouvelle étape s’inscrit dans le projet Cassiopée, proposé aux élèves de deuxième année de Télécom SudParis, dont le campus est commun avec IMT-BS. Le principe : chaque année, une centaine de groupes travaille sur des problématiques soumises par les équipes de recherche des deux écoles et des entreprises partenaires. C’est ainsi que Daniel Lang a proposé son sujet : mobiliser des algorithmes d’intelligence artificielle pour rapprocher les termes des plaquettes de formation des écoles d’ingénieurs et universités proposant des cursus en IA, et ceux des offres d’emploi consacrées exclusivement à ce domaine.

Le chercheur et son groupe d’élèves ont ciblé huit pays, de tous continents, et y ont sélectionné quatre à cinq universités ou écoles reconnues pour leurs formations d’ingénieur en IA. Ces établissement – comme l’ENSAE, l’École polytechnique et les universités de Paris-Saclay et Grenoble-Alpesen France ; ou encore le MITStanfordHarvardBerkeley et Carnegie Mellon aux États-Unis – ont été choisies selon leur position dans les classements nationaux et internationaux. L’analyse repose ensuite sur les plaquettes publiées en ligne par ces établissements.

Un choix qui n’est pas laissé au hasard. Souvent premier point de contact entre un établissement et ses futurs étudiants et étudiantes, ces brochures façonnent aussi l’image que les recruteurs se font des compétences développées au cours du cursus. Cinq familles de compétences servent de points de comparaison : les mathématiques et la théorie, la programmation et le développement, l’IA et la donnée, les outils et le cloud, enfin les soft skills et la gestion de projet. Elles sont confrontées à près de mille offres d’emploi pour chaque pays, extraites de plateformes spécialisées comme IndeedLinkedInGlassdoor ou Google Jobs.

L’étude menée en 2025 a établi un premier score global de correspondance entre les brochures et les offres d’emploi, afin d’identifier les termes propres à chacun de ces deux univers. Cette année, l’objectif est de suivre l’évolution de ce score et de mesurer la persistance de l’écart entre le monde académique et le monde professionnel. Or les résultats bougent peu : « Il n’y pas d’évolution notable dans les niveaux de correspondance », constate Daniel Lang.

Le taux d’alignement global se maintient en dessous de 50 % et varie peu d’un pays à un autre. Dans le détail, les brochures universitaires accordent nettement moins de place que les offres d’emploi aux compétences transversales ou soft skills : gestion de projet, agilité, communication, travail en équipe, ou encore méthodes « Scrum ». À l’inverse, les contenus théoriques y occupent une place beaucoup plus importante que dans les attentes exprimées par les entreprises.

Deux logiques expliquent, selon le chercheur, la persistance de ce décalage. La première tient aux différences de rythme : « Le marché de l’IA évolue très vite, beaucoup plus que les programmes de formation proposés par les établissements, qui sont longs à mettre au point. » Concevoir un cursus, l’accréditer puis le déployer prend des années, quand les compétences recherchées par les recruteurs évoluent en quelques mois.

La seconde explication concerne la manière dont les écoles présentent leurs formations. Les brochures accordent une place limitée aux compétences transversales, alors que celles-ci sont bien travaillées au cours des cursus. Daniel Lang avance une hypothèse : au moment de choisir leur orientation, les futurs élèves-ingénieurs s’intéressent sans doute en priorité aux enseignements théoriques et techniques. Les établissements mettraient donc davantage en avant ces contenus, répondant plutôt aux attentes des candidats qu’aux besoins réels des entreprises.

Les recruteurs regrettent également le peu de visibilité accordée aux certifications professionnelles et à l’apprentissage d’outils spécifiques, souvent absents des cursus scolaires et pourtant très demandés sur le marché du travail. Ce constat rejoint celui de l’étude de 2021, qui relevait déjà la nécessité pour les écoles de nouer des partenariats avec les éditeurs d’outils et les organismes de certification pour combler cet écart.

Face à ce constat, Daniel Lang propose une piste concrète : mieux mettre en valeur les compétences transversales et la maîtrise d’outils opérationnels dans la présentation des formations. Une réponse qui suppose de renforcer la collaboration entre les équipes pédagogiques qui conçoivent les parcours, et les équipes de communication, chargées de les traduire dans des brochures plus représentatives des compétences réellement acquises.

Malgré ce décalage, la demande en profils spécialisés dans l’IA est telle que les entreprises recrutent sans attendre une parfaite adéquation entre les cursus et leurs besoins. Reste que des diplômés mieux préparés aux compétences transversales et aux outils du métier pourraient être plus rapidement opérationnels, sans devoir acquérir l’essentiel de ces savoir-faire une fois en poste.

Daniel Lang nuance toutefois son diagnostic. Certains enseignements existent déjà dans les cursus sans apparaître dans les brochures. Mieux les valoriser suffirait donc parfois à améliorer sensiblement le score de correspondance. Ce biais ne se limite d’ailleurs pas à la France : malgré leur réputation de proximité avec les entreprises, les universités américaines sous-représentent elles-aussi les soft skills dans leurs supports de communication. « La brochure universitaire est un reflet biaisé, qui n’est peut-être pas très fidèle aux programmes », résume le chercheur.

Ce diagnostic demande désormais à être éprouvé dans la durée. Les prochaines éditions de l’étude pourraient élargir l’échantillon de pays et affiner l’analyse dans le temps, pour vérifier si le dialogue entre établissements et entreprises finit, lui aussi… par mieux matcher.