Face aux fakes news, le bonheur meilleur rempart que la loi ?
Source(s): I'MTech Institut Mines-Télécom Business School
Pourquoi certaines sociétés résistent-elles mieux que d’autres à l’infox ? C’est à cette question qu’Anuragini Shirish, professeure en systèmes d’information à IMT-BS, consacre ses recherches depuis plusieurs années.
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Pourquoi les infox explosent-t-elles dans certains pays et restent-t-elles marginales ailleurs ? Une étude menée sur 65 pays applique une théorie empruntée à la criminologie pour répondre à cette question. Elle montre qu’au-delà des lois et des infrastructures mobiles, un facteur inattendu pèse lourd dans la balance : le niveau de bonheur des citoyennes et citoyens.
En bref
- L’abondance de contenus locaux multiplie les occasions de diffuser des infox.
- La confiance et le sentiment de sécurité rendent les populations moins vulnérables.
- La prévention passe aussi par l’éducation aux médias et les relais de proximité.
Chaque crise s’accompagne désormais de sa propre épidémie d’informations trompeuses. La pandémie de Covid-19 en a fourni une illustration spectaculaire : remèdes miracles, rumeurs politiques, théories complotistes et fausses alertes ont circulé à une vitesse inégalée. Pourtant, cette vague n’a pas frappé tous les pays avec la même intensité. Pourquoi certaines sociétés résistent-elles mieux que d’autres à l’infox ?
C’est à cette question qu’Anuragini Shirish, professeure en systèmes d’information à Institut Mines-Télécom Business School (IMT-BS), consacre ses recherches depuis plusieurs années. Au printemps 2026, ses travaux ont fait l’objet d’une nouvelle publication dans l’European Journal of Information Systems (EJIS) [voir référence en bas de page], cosignée par Shirish C. Srivastava (HEC Paris) et Shalini Chandra (SP Jain School of Global Management), avec qui la chercheuse analyse depuis 2020 les terreaux de propagation des fake news.
À partir du même jeu de données issues de 65 pays [voir encadré plus bas], le trio avait déjà montré lors de précédentes analyses que les fake news ne dépendaient pas seulement du développement et de la connectivité mobile. Les libertés économiques en réduisent la circulation, tandis qu’une plus grande liberté politique peut, paradoxalement, la favoriser en multipliant les espaces d’expression. Une autre étude, menée par la chercheuse d’IMT-BS sur un corpus encore plus large, avait ensuite mis en évidence l’influence d’interactions complexes entre facteurs technologiques, sociaux, économiques et institutionnels.
L’article d’EJIS vient compléter ces conclusions en posant un nouveau cadre théorique sur ces données. Il fait surtout entrer dans l’équation un facteur resté jusqu’ici dans l’angle mort des recherches sur les fake news : le bien-être des populations.
L’infox sous la loupe de la criminologie
Pour cette analyse, l’équipe emprunte à la criminologie une grille de lecture inédite : la théorie de la prévention situationnelle. « Les fake news ne constituent pas un crime grave », nuance Anuragini Shirish, « mais plutôt ce que les criminologues appellent une déviance “populaire” (« folk deviance »), un comportement qui finit par paraître normal parce que beaucoup de personnes y participent, en les produisant, en les relayant ou en les consommant. »
Selon cette approche, un crime – ou une déviance – ne surgit pas au hasard, mais dépend de facteurs de proximité favorables à cette apparition. Il s’agit donc d’identifier ces facteurs pour agir en amont, plutôt que de sanctionner après coup.
En transposant cette grille aux fake news, la chercheuse et ses co-auteurs distinguent trois ressorts. Du côté de l’offre, les ressources technologiques créent des occasions de produire et de diffuser des contenus fallacieux. Du côté de la demande, l’environnement psychosocial et la manière dont les individus perçoivent leur situation, accroît leur vulnérabilité à ces contenus. Enfin, la qualité du cadre légal vise à freiner la propagation.
Contenus locaux : le revers de la médaille
Le premier facteur structurel est donc l’offre mobile. Plus un pays dispose de contenus et de services mobiles produits localement, plus sa propension aux fake news augmente.
Cette abondance n’est pas un problème en soi. Les médias locaux, les applications conçues dans le pays, ou les contenus diffusés dans les langues nationales répondent à un besoin démocratique : ils rapprochent l’information des réalités du terrain et diversifient les points de vue.
« Mais tout comme les services de transports sont indispensables, dans un train bondé, un vol a plus de chance de se produire », illustre Anuragini Shirish. Le même principe s’applique aux contenus numériques locaux : plus l’écosystème est actif, plus il offre des occasions de produire et de diffuser des informations trompeuses. Le problème ne réside donc ni dans l’infrastructure mobile elle-même ni dans l’existence de services locaux, mais dans la possibilité que ces ressources soient détournées.
Les analyses statistiques le confirment : quels que soient le PIB, le niveau d’éducation, les infrastructures de santé, ou encore, les libertés publiques, ce ne sont ni l’accès au réseau mobile, ni son coût, mais bien les usages locaux qui en sont faits qui influencent les possibilités de propagation. L’étude affine ainsi les indicateurs généraux de développement mobile retenus jusque-là.
La parade des gens heureux
Parallèlement, les chercheuses et chercheur démontrent qu’un niveau élevé de satisfaction dans la vie réduit significativement la propension d’un pays aux fake news. Leur hypothèse : ces informations gagnent du terrain lorsque les émotions prennent le dessus.
« Les fake news jouent avec la peur, l’incertitude et la polarisation. Une population qui se sent heureuse et en sécurité résiste davantage à ces mécanismes de manipulation», détaille Anuragini Shirish. En temps de crise tout particulièrement, l’inquiétude pousse à chercher des explications partout et rapidement, augmentant l’exposition aux contenus trompeurs, notamment lorsque l’offre locale est abondante.
À l’inverse, le bien-être nourrit la résilience. La chercheuse cite les pays nordiques, où les niveaux de bonheur, de confiance institutionnelle et de qualité du système juridique sont élevés. Malgré un environnement mobile et numérique très développé, les fake news y ont moins circulé pendant la pandémie. À l’exemple du Japon, où la préparation collective aux catastrophes limite les réactions de panique, « une population préparée et confiante est moins vulnérable aux manipulations. »
La loi, gardienne du système
Troisième pilier du modèle : les institutions. Un État de droit solide atténue l’effet des occasions créées par l’environnement numérique. Ce « pare-feu » légal (« legal guardianship ») repose sur l’application effective du droit, l’indépendance de la justice, la lutte contre la corruption, et l’existence de contre-pouvoirs. « Un système juridique de qualité agit comme une présence policière dans votre train bondé. L’opportunité existe toujours, mais les garde-fous limitent le passage à l’acte », poursuit Anuragini Shirish.
La chercheuse apporte toutefois une réserve : « La réponse ne consiste pas uniquement à renforcer les sanctions. Il faut aussi comprendre pourquoi certaines personnes produisent des fake news et créer les conditions pour qu’elles n’y trouvent plus d’intérêt. »
Les entretiens menés avec huit responsables des politiques publiques, spécialistes du numérique et membres de la société civile confortent cette prudence. Les approches réglementaires doivent rester proportionnées et s’accompagner d’actions de prévention.
Les fake news jouent avec la peur, l’incertitude et la polarisation. Une population qui se sent heureuse et en sécurité résiste davantage à ces mécanismes de manipulation.
Anuragini Shirish, enseignante-chercheuse à Institut Mines-Télécom Business School
Mieux vaut prévenir que démentir
De ces échanges émergent plusieurs pistes. La première concerne la culture numérique. Les programmes existants apprennent surtout à manier les outils, mais encore trop peu à repérer les manipulations, vérifier les sources ou comprendre les ressorts de l’infox. Les personnes interrogées recommandent de concevoir ces formations avec les établissements d’enseignement, les médias, les plateformes, les associations, ainsi que les pouvoirs publics.
Deuxième piste : renforcer le bien-être collectif. Le sentiment d’injustice, les inégalités perçues ou la défiance envers les institutions fragilisent les sociétés. Il ne s’agit pas seulement de réduire les écarts économiques, souligne Anuragini Shirish, mais aussi de garantir un accès équitable aux services publics, à l’information et à la justice.
L’étude insiste enfin sur un levier souvent négligé : les communautés locales. Journalistes de proximité, associations et figures locales de la création de contenus entretiennent déjà une relation de confiance avec leur public. « Lorsqu’une information fiable circule par l’intermédiaire de personnes auxquelles le public accorde sa confiance, la recherche de réponses alternatives perd de son attrait. »
Ces recommandations prolongent les analyses systémiques développées dans les précédents travaux d’Anuragini Shirish et ses pairs. Les plateformes de diffusion ne sont qu’une partie de l’équation : la résistance aux fake newsdépend aussi de la santé démocratique et sociale d’un pays. Renforcer la culture de l’information, préserver l’équilibre entre régulation et liberté d’expression, consolider les institutions ou développer le bien-être collectif constituent autant de leviers complémentaires. La lutte contre l’infox commence donc bien avant qu’une rumeur ne devienne virale, en construisant une société plus résiliente face à l’incertitude.
Des bases de données publiques et harmonisées
Pour éprouver ce nouveau cadre d’étude, l’équipe a adopté une approche mixte, combinant analyse quantitative et enquête qualitative. Elle s’est notamment appuyée sur une base de données croisant sept sources indépendantes et couvrant 65 pays, de la Russie au Rwanda en passant par le Kazakhstan.
Le nombre de fausses informations a été recensé dans chaque pays au 9 juin 2020, référence de l’étude, par une agence internationale de fact-checking. Il est comparé aux différents facteurs pressentis comme favorisant ou freinant leur circulation, parmi lesquels : les données d’infrastructure mobile fournies par la GSMA (l’organisation qui représente les opérateurs télécoms dans le monde), ou encore l’indicateur de bonheur défini par le World Happiness Report de l’institut Gallup. Des variables de contrôle (richesse nationale, éducation, qualité du système de santé…) permettent d’isoler l’effet de ces facteurs.
Référence
Shirish, A., Srivastava, S. C., & Chandra, S. (2026). How can governments prevent the spread of fake news? A situational cyberdeviance prevention analysis. European Journal of Information Systems, 1–26.
https://doi.org/10.1080/0960085X.2026.2665141